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"Certaines histoires nous parviennent achevées, celle de Nassyléus continue de s'écrire..."

On raconte qu’au temps où les vents connaissaient encore le nom des hommes, Nassyléus parcourut les rivages du Sud aux côtés d’Hépitaclès, son fidèle compagnon. Il ne convoitait ni royaume ni gloire : sa quête était plus secrète. Dans le miel, il cherchait la mémoire des fleurs, dans les plantes, le langage de la terre, dans le temps, la force invisible qui transforme toute chose. Ainsi commença un voyage dont nul ne sait encore s’il connut véritablement une fin.

l ' É P O P É E

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L e   P r e m i e r   R i v a g e

La mer s’était refermée sur le navire de Nassyléus. Toute la nuit, les vents en avaient déchiré les voiles et les vagues rompu la coque. Lorsque l’aube se leva, il reprit connaissance sur une plage inconnue, étendu parmi les débris de son voyage.

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Il balaya le sable d'un regard. Son premier appel fut pour Hépitaclès, son fidèle compagnon. Longtemps, aucune réponse ne lui parvint. Il ne vit que le sable, les épaves et l’écume abandonnée par la tempête. Puis une silhouette apparut au loin. Trempé, chancelant, mais vivant, Hépitaclès avançait vers lui. La mer leur avait tout pris, leurs vivres et la plupart de leurs biens, mais elle n’était pourtant pas parvenue à les séparer.

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Nassyléus plongea son regard vers l'horizon. Son âme portait une perte plus ancienne que le naufrage. Le souvenir d’un amour disparu voyageait silencieusement à ses côtés, telle une absence que ni les routes ni le temps n’avaient su effacer. Son esprit se troubla, la faim l'arracha au rivage.

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Le maître et son chien s’enfoncèrent dans cette terre sans nom. Après de longues heures de marche, un éclat doré attira leur regard. Au creux d’un vieil arbre, reposait une imposante ruche sauvage qui abritait en son sein de puissants rayons de miel. Ils s’en approchèrent et Nassyléus tendit la main vers l’essaim qui fondit sur lui et le força à fuir.

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À bout de forces, incapable d’atteindre la nourriture pourtant si proche, Nassyléus remit son sort entre les mains des dieux. Il ne leur demanda ni richesse, ni victoire, ni gloire. Il les pria seulement de lui accorder le moyen de poursuivre sa route auprès d’Hépitaclès. Puis, vaincu par l’épuisement, il s’endormit au milieu de la végétation.

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À son réveil, une flûte reposait dans l’herbe, là où il n’y avait rien un peu plus tôt. Nassyléus la saisit et la porta à ses lèvres. Dès les premières notes, le vent baissa la voix, les feuillages cessèrent de frémir et les oiseaux mêlèrent leur chant à la mélodie.

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Il comprit alors que l’instrument ne soumettait pas la nature à sa volonté. Il lui permettait de s’en approcher sans violence. Alors, il retourna auprès du vieil arbre et joua devant la ruche. Cette fois, les abeilles ne l’attaquèrent pas. Leur vol s’apaisa et elles le laissèrent avancer. Il préleva une portion de miel. Il aurait aisément pu emplir ses mains, mais il s’arrêta après en avoir pris ce qui leur était seulement nécessaire.

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Ce jour-là, Nassyléus apprit que la terre n’offrait pas ses richesses à celui qui cherchait à la vaincre, mais à celui qui savait les recevoir sans les épuiser. Les deux compagnons reprirent leur marche. À mesure que le soleil s’élevait, la chaleur rendait la soif plus pressante encore que la faim. Soudain, Hépitaclès s’immobilisa, le museau levé vers le vent, puis disparut entre les broussailles. Nassyléus se lança à sa suite.

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Au fond d’un vallon coulait une rivière. Tous deux burent longuement de son eau fraîche, jusqu’à sentir leurs forces revenir. Nassyléus contempla alors le miel qu’il avait conservé. Il en laissa couler une petite quantité dans l’eau, remua doucement le mélange, puis porta le récipient à ses lèvres.

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La fraîcheur de la rivière venait de rencontrer la douceur du miel. Ce n’était encore qu’un humble mélange d’eau et de miel. Pourtant, sans le savoir, Nassyléus venait d’accomplir le premier geste d’une œuvre qui changerait sa destinée. Au bord de cette rivière, auprès d’Hépitaclès, une vie nouvelle commençait. Non pour effacer celle qu’il avait perdue, mais pour en porter la mémoire plus loin.

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L a   P a r t   d e s   N y m p h e s

Nassyléus et Hépitaclès reprirent leur route en suivant le cours de la rivière. Elle serpentait entre les arbres et les pierres, comme si elle leur ouvrait elle-même un chemin à travers cette terre encore inconnue. Après plusieurs heures de marche, ils découvrirent, à l’écart de la rive, une demeure abandonnée. Le toit avait cédé par endroits, les plantes envahissaient les murs, mais la maison résistait encore. Nassyléus décida de s’y établir.

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Lorsque la nuit tomba, un feu éclaira de nouveau la vieille bâtisse. Pour la première fois depuis le naufrage, Nassyléus s’endormit sous un toit, Hépitaclès couché non loin de lui. Mais sous les eaux de la rivière, les nymphes s’étaient offensées. Elles avaient vu l’étranger puiser dans leur courant, mêler cette eau au miel et aux plantes, puis s’en aller sans leur offrir la moindre part. Elles portèrent leur plainte jusqu’à Pan. Le dieu s’amusa de leur courroux, mais les filles de la rivière exigèrent réparation. Cette nuit-là, tandis que Nassyléus dormait, elles quittèrent leurs eaux et emportèrent Hépitaclès.

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À son réveil, la place de son compagnon était vide. Nassyléus fouilla la maison, les sous-bois et les rives, puis remonta longtemps le cours de l’eau. Aucune trace de l'animal. La peur du naufrage revint alors en lui, plus vive encore, car cette fois nul chien n’apparaissait au loin pour mettre fin à son tourment.

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Au détour du chemin, il rencontra un vieillard qui semblait connaître cette terre depuis toujours. De lui, Nassyléus apprit que les nymphes de la rivière étaient aussi généreuses que malicieuses, et qu’elles n’acceptaient guère que l’on prélève leur eau sans offrande. Il comprit aussitôt ce qu’elles avaient fait.

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La force ne lui rendrait pas Hépitaclès. Il lui faudrait leur offrir quelque chose qu’elles désireraient davantage que sa compagnie. Nassyléus retourna alors auprès de la ruche sauvage. Il joua de la flûte et les abeilles le laissèrent une nouvelle fois approcher. Cette fois, il préleva davantage de miel, puis revint à la maison et le mêla abondamment à l’eau de la rivière. Il voulait préparer aux nymphes une boisson si douce et généreuse qu’elles consentiraient à lui rendre son compagnon sans nouvelle malice.

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Le vieillard reparut alors et lui révéla que les filles de la rivière affectionnaient particulièrement le raisin, dont les vignes sauvages poussaient plusieurs jours plus loin, vers l’est. Nassyléus hésita. Laisser son eau miellée si longtemps sans surveillance risquait de la perdre. Pourtant, le vieillard n’en parut nullement inquiet. Un sourire passa seulement sur son visage.

 

Nassyléus prit alors la route. Après plusieurs jours de marche, il trouva enfin les vignes et cueillit quelques grappes avant de se hâter vers sa nouvelle demeure. Lorsqu’il en franchit le seuil, fatigué de son long périple, une odeur inconnue l’arrêta. La préparation avait changé. De fines bulles remontaient dans le liquide, une légère écume s’était formée à sa surface et le miel semblait animé d’une vie nouvelle. Nassyléus crut d’abord que son offrande s’était corrompue. Il goûta pourtant : la douceur du miel était toujours là, mais elle portait désormais une chaleur et une force qu’il ne lui connaissait pas. Alors il se souvint du sourire du vieillard.

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Nassyléus ajouta à la boisson le raisin rapporté de l’est, puis descendit jusqu’à la rivière avec son offrande. Les nymphes apparurent entre les roseaux. Elles goûtèrent au breuvage et y reconnurent leur eau, transformée par le miel, le fruit et l’œuvre invisible du temps. Leur colère s’effaça. Hépitaclès reparut alors sur la rive.

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Les nymphes ne lui avaient fait aucun mal. Elles l’avaient seulement retenu auprès d’elles, séduites par sa compagnie. Mais lorsqu’il aperçut Nassyléus, il revint aussitôt vers celui avec qui il avait partagé les premières péripéties de cette terre. Ainsi Nassyléus retrouva son compagnon et conserva une part du breuvage qui avait permis son retour.

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Il ignorait encore quelle force avait transformé l’eau et le miel durant son absence. Mais il savait qu’il venait de découvrir un nouveau chemin. De cette offrande faite aux filles de la rivière naquit sa première cuvée. Il la nomma La Part des Nymphes, afin de ne jamais oublier que dans toute création, une part demeure à l’eau, aux abeilles, aux fruits, au temps et à la terre qui les a offerts.

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